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samedi 9 juin 2007

Le vieux Goéland

LE VIEUX GOELAND

C'était un fier oiseau, farouche et solitaire,
Au bec crochu d'or pâle, aux pieds d'ambre, à l'oeil clair,
Arraché tout vivant au rocher, son repaire,
Aux flots verts, à la nue, aux brisants, au grand air.
Ils l'avaient pris dans un de ces jours de tempête
Où Satan, sur les mers, déchaîne son sabbat...
Un harpon lui cassa l'aile au lieu de la tête ;
Eux ils en firent un forçat.

Dans le fond d'une cour aux quatre angles de pierre,
Ils l'avaient interné, ce sauvage reclus,
Qui restait toujours l'oeil rentré sous sa paupière,
Comme un rêveur qui songe à ce qu'il ne voit plus.
Oh ! lui qui, quand la mer se creusait en abîmes,
Se plongeait dans sa courbe et remontait au jour,
Comme il a dû souffrir, ce fils des pics sublimes,
Des pierres plates de sa cour !

Comme il a dû souffrir sur la dalle poudreuse
Où son pied se séchait, encore trempé d'éther !
Comme il a dû souffrir de cette vie affreuse
Faite d'ennui du ciel et d'ennui de la mer !
Que je l'ai vu de fois, hérissé dans sa plume,
Le blême oiseau, - fait pierre aussi par la douleur !
Son aile grise était comme un manteau de brume
Pendant sur sa morne blancheur...



Il se tenait rigide en cette cour déserte ;
Mais, lorsque par hasard quelqu'un la traversait,
Alors les yeux ouverts, bec ouvert, aile ouverte,
Vers le passant l'oiseau tout à coup s'en courait.
De son gosier sortait un cri strident et rauque,
Un cri sifflant du vent dans les agrès mouillés,
Et, fixant ce passant d'un oeil féroce et glauque,
Il voulait lui percer les pieds.

Et si c'étaient les pieds de quelque jeune fille ?
De ces pieds élégants, au souple brodequin,
Qui, sveltes et cambrés, moulés à la cheville,
Font craquer en marchant l'agaçant maroquin,
Alors... Oh ! c'est alors que, plus féroce encore,
Le cruel se jetait sur ces pieds enivrants,
Comme si ces deux pieds divins, que l'homme adore,
Etaient l'horreur des Goélands

Que t'avaient-ils donc fait, ces pauvres pieds de femme,
Pour te mettre en fureur rien qu'à les voir passer ? ...
Que te rappelaient-ils ? ... Le branle de la lame
Sur laquelle autrefois tu pouvais te bercer ?
Mutilé du harpon, aux rancunes cruelles,
Tombé des airs, tombé des pics, tombé des mâts.
Ils te narguaient, ces pieds, - tu les croyais des ailes...
Goéland, tu ne rêvais pas.

Ô mon vieux Goéland, ce n'était pas un rêve,
Le rêve d'un captif que rend fou la douleur.
Vieux pirate échoué sur cette horrible grève,
Ces pieds, - ces pieds charmants qui passaient, - ces pieds d'Eve,
Que l'on prend dans sa main et qu'on met sur son coeur,
Mais qui n'y restent pas, légers, prompts, infidèles,
Faits pour nous fuir après être venus à nous,
Ô mon vieux Goéland, c'étaient bien là des ailes.
Et toi, - tu t'en sentais jaloux.

Jules Amédée BARBEY D'AUREVILLY



4 commentaires:

le malouin a dit…

Triste histoire que celle de ce vieux goéland privé de mer, l'on comprend sa douleur.

Jolie lecture du week end, Cassy.

Cassy a dit…

C'est du Barbey d'Aurévilly... mais j'aime bien...

le malouin a dit…

Je le connaissais aussi, surtout le passage où il se rue vers les jeunes demoiselles, assez marquant.

Cassy a dit…

j'avoue humblement que je ne connaissais pas ce poème. De Barbey d'Aurevilly, je n'avais lu que certains de ses romans (L'ensorcelée et les diaboliques) - où il dépeint une Basse Normandie qui donne envie d'être visitée

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